UN LIEU D’HISTOIRE

Le probable est le mastic de l’historien.

Robert Sabatier

C’est un peu plus complexe que ça.

Patrick Jadé

Dès la création de l’association en 1995, a été entamé un collectage tout azimut des connaissances concernant l’histoire de l’ile. Il faut dire que le sujet est vaste : sur nos petits 28.000 m², plusieurs époques de fortifications se succèdent.

Vauban est le grand initiateur d’un ensemble qui suivra les aléas de l’Histoire et l’évolution des techniques. Déclassé en 1889, le fort sera remis en service pendant l’Occupation, le paysage de l’île en subira de lourds bouleversements. Pendant près de trois siècles, sa présence va considérablement peser sur les populations alentours. En ce début de XXIème siècle, nous espérons y instiller, dans le respect des mémoires, un peu de légèreté et d’ouverture au monde.

Nous avons sollicité l’aide d’universitaires, de spécialistes, d’érudits, d’associations qui nous ont aidés à déchiffrer et certains à défricher Cézon. Qu’ils en soient remerciés. Vous trouverez une partie d’entre eux sur notre page « Nos Liens – Nos Rencontres »

Cette page est un survol historique, mais vous trouverez dans l’« Armoire du Fort » des documents d’archives, une bibliographie, des photos, etc… LES LIENS DE CETTE PAGE, SURLIGNÉS EN BLEU, VOUS Y CONDUIRONT. Et puis, il y a les visites guidées, nos guides sont bavard-e-s.

CÉZON AVANT VAUBAN

Nous savons très peu de choses sur l’île avant le débarquement de Vauban.

CARTE HOLLANDAISE – Début 17ème – Source BnF ( cliquez pour agrandir )

Disons, qu’à la louche, le paysage qui se présente sous nos yeux depuis le haut de la tour d’artillerie, s’est stabilisé depuis 3000 ans tout en supportant encore et toujours les assauts de l’océan. Ici aussi, nous avons notre cité engloutie. Elle porte le nom de Tolente. Une somme impressionnante de littérature savante souscrit à cette hypothèse.

La première mention du nom des habitants de notre littoral se rencontre au Vème siècle avant notre ère : les Osismes. C’est un peuple puissant et commerçant. Leur capitale ? Carhaix. Ils étendent à partir de là des voies d’accès jusqu’à la mer. De nombreuses découvertes archéologiques font aboutir une de ses voies dans notre belle contrée. Ils n’ont pas attendu Vauban pour repérer, en ce qui ne s’appelle pas encore l’Aber-Wrac’h, un site idéal à la navigation et au commerce.

Sautons les quelques siècles de notre ignorance. Arrêtons-nous au temps du Pays d’Ac’h – Bro Ac’h en breton – puisque que c’est ainsi que le territoire qui va de l’Élorn à l’Aber-Wrac’h est désigné dans le Vie des Saints. Entendez ceux qui débarquent en Armorique en traversant la Manche à partir du Vème siècle de notre ère. Le mot Ac’h, qui est un sujet de discussion infini entre étymologistes, on le retrouve chez nos voisins de Plouguerneau dans le réputé site du Kastell Ac’h, le chateau d’Ac’h. Mais revenons à notre île. Le petit chemin que vous emprunterez avant de descendre sur l’estran pour la rejoindre se trouve à Kistillig, le petit château. Preuve en est que l’endroit est depuis longtemps sous bonne garde.

Il en faut pour un port dont le nom apparaîtra dès le XIVème siècle dans des documents ducaux, en tant que centre commercial des côtes du Léon ( L’Aber-Grach ). Une carte marine ( le portulan de Visconte ) de 1321, le désigne sous le nom de Breavarc. Le pauvre Aber-Wrac’h a connu toutes les graphies possibles des siècles durant : Abrach, Obruerac, Abreucrac, Abevraye et on en passe.

carte-cezon-1679

Cette carte de La Voye date de 1679, 15 ans avant la construction du Fort. Elle semble relever que déjà sur l’île se trouvait un ouvrage antérieur à celui de Vauban mais un collaborateur de celui-ci le désignera comme  » une meschante tour faite de boue et de crachats ». ( Source : BnF – cliquez pour agrandir )

LA PATTE VAUBAN

L’étymologie du mot Cézon est aussi sujette à hypothèses. La version qui tient la corde trouve sa source dans le breton « Saozon » qui désigne le Saxon, l’Anglais en version moderne. Ce serait donc une vieille histoire entre ce lieu et l’Outre-Manche. Sa vocation de sentinelle face à nos meilleurs ennemis héréditaires va se voir confirmer définitivement par Vauban.

C’est en 1685 que ce dernier visite l’Aber-Wrac’h. Il est alors en tournée d’inspection des côtes pour y repérer des points judicieux qui serviront au système de défense du port de Brest. Celui-ci est en passe de devenir un des ports les plus importants du royaume. L’attaquer par la mer étant une mission pratiquement impossible, la meilleure stratégie pour l’ennemi serait de contourner ses défenses en débarquant ses troupes par l’arrière pays. Sur le littoral avoisinant le grand port vont ainsi s’édifier des fortins, des batteries, petites ou grandes, des maisons de guet, des mâts de pavillons (utilisés pour passer des signaux, les ancêtres du télégraphe), sans oublier les populations locales qui seront rudement mises à contribution.

Dès ses premiers rapports, Vauban décèle tous les avantages du lieu. Il ne croit pas à l’éventualité d’un débarquement possible sur cette côte – elle est bien trop dangereuse, sans compter la trentaine de kilomètres qui la sépare de Brest, des mauvais chemins, impraticables pour une troupe importante et son matériel. Brest aurait largement le temps de préparer sa défense. L’argument principal de ses différents rapports tient dans la sécurité que le site de l’Aber-Wrac’h peut offrir aux bâtiments qui chercheraient protection. C’est le seul port pouvant offrir des mouillages en grande profondeur entre Brest et Roscoff, large et s’enfonçant loin dans les terres, accessible en permanence. Des batteries seraient installées sur différents endroits du littoral ainsi que sur certaines petites îles de la côte.

Il faudra attendre 1694 pour voir enfin posée la première pierre de la tour d’artillerie. Ces 9 ans entre la première visite de Vauban et l’autorisation royale d’y construire un fort auront donné lieu à des tergiversations budgétaires et stratégiques. Entre temps, Louis XIV a eu le loisir de se mettre à dos une bonne partie de l’Europe. Lors de la bataille navale de la Hougue, en 1692, contre une flotte anglo-hollandaise, la marine royale va perdre une grande partie de ses navires. La notion de port-abri ( un havre dans la définition de l’époque ), défendue par Vauban, va prendre toute sa valeur. La messe est dite mais seule l’île Cézon est retenue comme pouvant accueillir des fortifications de taille dans le plan final.

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1704 – Carte de Roblin Fils- Service historique de la défense / Photo aérienne : Pascal Léopold. Cliquez pour agrandir

Si l’on compare les plans originaux conçus par les ingénieurs locaux et assistants de Vauban et les photos aériennes, on peut se rendre compte qu’ils ont été en grande partie respectés. Dès 1695, la tour d’artillerie, un corps de garde, un magasin à vivres et un magasin à poudre trôneront sur le point élevé de l’île. La chronologie de construction des autres bâtiments et autres fortifications est imprécise. La construction de l’enfilade de bâtiments à deux étages constitués de la caserne, du logement des officiers, celui du gardien de la batterie, prolongé par un four à pain suivra probablement rapidement. Quant aux fortifications, les bastions, la courtine, la porte, la place d’armes, le fossé sec, l’escarpe et la contre-escarpe, leur aménagement prendra plus de temps. En attendant leur édification, l’île est est entourée par un retranchement dont il reste en son nord quelques traces.

Des batteries de canons sont installées sur la tour ( batterie haute ) mais également à d’autres endroits stratégiques de l’île ( batteries basses ). En 1695, la tour est crénelée d’embrasures d’où jaillit la bouche du canon. Les évolutions techniques, notamment celle concernant les affûts de canon ( le châssis pivotant ), feront que ces embrasures seront bouchées. Le fût du canon surplombera la muraille, offrant ainsi une plus grande sécurité aux servants ( le fameux tir à barbette ). Un immense mât de pavillons est dressé sur la tour.

Le Fort Cézon peut accueillir une cinquantaine d’hommes, beaucoup plus, logés sous tente, en cas de danger imminent. Mais nous avons beau fouiller, l’île n’a jamais eu a subir de grandes batailles. Elle a gardé jusqu’au bout sa vocation de sentinelle attentive et plus ou moins bienveillante.

LE FORT CÉZON : UNE CORVÉE ?

Pour les population locales, l’imposition d’une garnison n’est pas ce qu’on peut appeler une bénédiction. Soit, le Fort leur assure une protection contre les razzias qui menacent les côtes et on peut admettre que certains commerçants et artisans peuvent y trouver bénéfice. Mais pour le petit peuple d’une pauvre paroisse de la pointe bretonne, il en va tout autrement.

Dans le cadre de la Corvée, charge à elle d’assurer les gros travaux nécessaires à l’édification des bâtiments, comme le terrassement. Si le casernement se fait dans un fort, la paroisse doit se débrouiller pour payer la paille, les lits (quitte à donner sa propre paillasse et ne pas la récupérer). Outre le logement, elle doit participer au convoyage des matériaux et du ravitaillement ce qui coûte fort cher en temps, en matériel et en hommes. Lors d’un transport de bois en 1762, seize hommes de Landéda se noieront dans l’Aber-Wrac’h. Une complainte, gwerz en breton, témoignera de cette tragédie.

Gwerz Darvoud Landeda ( Texte : Inconnu – Musique : Paul Madec)

Un rapport de 1701 fait état de la présence dans le Fort de 4 officiers, 55 hommes, et d’un bataillon de la marine de 400 hommes. Nous sommes en pleine tension due au début de la guerre de succession d’Espagne. Il est probable qu’une partie du bataillon est installée à terre. Le rapport note également la présence de 30 « paysans » de Landéda.

Ces paysans sont les miliciens garde-côte. Ils font partie des hommes qui ont échappé au redoutable système de Classes mis en place par Colbert qui rend obligatoire l’enrôlement des populations mâles des régions maritimes dans la marine royale. C’est la création de l’Inscription Maritime.

La milice garde-côte

Peu d’états peuvent entretenir une armée professionnelle de volontaires et dans ces temps de guerre latente, il faut donc puiser dans le peuple. En 1681 Louvois va mettre un peu d’ordre dans l’anarchie des milices, trop dépendantes des bons vouloirs locaux pour être efficaces. Ainsi toute paroisse dont le clocher se situe à moins de 2 lieues de la mer (8 kms) devra alimenter en hommes les milices garde-côtes ou compagnies du guet de mer. Les règlements régissant cette milice vont beaucoup évoluer au cours du 18ème siècle. En 1756, le Duc d’Aiguillon, gouverneur de Bretagne, fixera les choses plus durablement.

Bienvenue mon gaillard ! Tu as entre 16 et 45 ans, tu mesures plus de 5 pieds sans chaussures et tu as tiré le billet noir ! Tu est désormais membre de la compagnie réglée de Fort Cézon et tu serviras le Roy, 5 ans de ta vie, si tu ne fais de bêtises. Exercices hebdomadaires et mensuels, gare à toi si tu ne t’y rends pas. Si tu veux partir plus de 8 jours, tu demandes l’autorisation. Tu prendras soin de ton uniforme, tu ne le portes pas quand tu fais ton champ ! Et tu laisseras tes armes au Fort quand tu auras fini ton service. Et te plains pas ! Ton père devait les fournir à ses frais. Et puis voilà ta solde, ça non plus, ton père n’en avait pas. Signe ici et si tu sais pas, tu mets une croix.

Hé hopopop ! Toi ! Tu as entre 16 et 60 ans ? Tu as aussi droit de tirer au sort. Billet blanc ! Gagné ! T’auras ni armes ni uniforme mais tu feras le guet ordinaire. Ça veut dire qu’en temps de guerre, tu iras faire le poireau où on te dira pour guetter l’ennemi, et si nécessaire tu seras aussi courrier entre nos lignes. C’est tout. Pendant 5 ans aussi et pas d’exercices pour toi. Ha non ! Pas de solde ! Pis quoi encore ? Signe ici et si tu sais pas, tu mets une croix

Toi ? Non. Les mendiants et les vagabonds, on n’en veut pas.

Le gros avantage d’appartenir à la milice garde-côtes, car il y en a un, est d’éviter de se voir enrôlé dans la milice provinciale, grosse avaleuse des paysans du royaume à cette époque guerrière. Deux corps cohabitent donc avec des obligations différentes. En 1778, changement de noms : ils deviennent le corps des canonniers garde-côtes mais leur fonctions varient peu. Les Lannizdeda ( en breton, habitants de Landéda ) devront attendre la Révolution pour voir les choses changer. Enfin, juste un peu.

LE FORT DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L’EMPIRE

En 1789, Landéda et le Broënnou, qui sont encore deux paroisses distinctes, abritent environ 2000 âmes. En 1774, un rapport sur l’état de la mendicité dans le Léon, fait décrire le recteur Kerboul, alors en poste à Landéda, un état peu reluisant des lieux et des populations. Cette misère va-t-elle induire une humeur dépressive qui conduira le conseil paroissial de la bourgade à ne pas rédiger de cahier de doléance en déclarant « n’avoir aucune plainte, doléance et remontrance à faire… et que notre ignorance et notre pauvreté nous rendent incapables de prendre aucune part aux états généraux… » ?

Affiche 1793. Musée de Bretagne

Toujours est-il que la commune – il faudra s’habituer à ce mot – accueille ce bouleversement des valeurs conçu dans l’effervescence parisienne avec un enthousiasme contenu. La nouvelle administration se met en place, les biens du clergé et des nobles, vendus comme bien nationaux, feront le profit de quelques-uns. Le pauvre procureur-syndic élu, Jean-Marie Gaignon, aubergiste de profession, reviendra dépité de la capitale. Il s’y était rendu comme porte-parole pour entretenir la Législative au sujet de la coupe du goémon. À l’époque, on en était plutôt à la rédaction du décret de déportation des prêtres réfractaires. Alors, le goémon…

Et Fort Cézon ? Ses remparts sont terminés, des guérites y ont été édifiées. Un rapport d’inspection en 1793 fait état de la présence de 36 soldats. L’état des bâtiments y est correct, sans plus. Il faut savoir qu’entre deux tensions internationales, ces constructions se dégradent rapidement si elles ne sont pas entretenues ( voir le rapport de 1776 ) . Mais à cette époque qui s’annonce troublée, le Fort va se voir assigner, en plus de son rôle militaire, un rôle politique de contrôle des populations.

Si le recteur du Broënnou, l’abbé Pervès, signe avec entrain la constitution civile du clergé, ses homologues de Landéda, à l’exemple de beaucoup d’autres prêtres en Bretagne, la refusent. Le pays n’échappera pas à la confrontation des Bleus et des Blancs. Une bonne partie de la population n’accepte pas le sort fait à leurs prêtres. Les esprits s’échauffent vite.

Pour arranger le tout, en 1793, la Convention proclame la Levée en masse, le danger est aux frontières de l’est. Elle est difficilement acceptée par la population. Face à cette hostilité, le gouvernement décide d’envoyer des troupes régulières dans les défenses côtières. Les habitants sont enrôlés en tant que garde nationaux, auxiliaires, chaloupiers ou aide-canonniers. Les désertions se font nombreuses. Un jeu de cache-cache violent va alors se dérouler. Les prisons du Château de Brest vont se remplir.

C’est François Berthier, le commandant du Fort Cézon, qui préside la cérémonie de célébration de l’Être suprême en janvier 1794. Un détachement tire quatre salves de fusils et le Chêne de la Liberté est planté au milieu du bourg de Landéda. Il sera lâchement coupé peu après par des vagabonds ( selon la thèse officielle ). L’épouse de ce commandant est restée dans les annales suite à une plainte consignée par l’agent municipal. Elle est accusée ( entre autre ) par des auxiliaires du cru, de capter les revenus de la récolte du goémon, et aussi « de s’évautrer dans la boisson qu’elle n’aime pas peu ». Ils ajoutent qu’elle ne parle QUE le français, ce qui, vous avouerez, ne facilite pas les relations dans un milieu essentiellement bretonnant et monolingue.

C’est ce que n’avait pas anticipé la Convention. Cette idée leur était-elle même venue à l’esprit ? Sans doute pas. À partir de 1794, plus aucun décret ne sera traduit en breton sinon par des gens de bonne volonté. Ça ne facilitera pas pendant un bout de temps, le ruissellement des idéaux révolutionnaires dans notre coin de terre, aussi généreux fussent-ils. Ajoutez à cela quelques exactions relevées sur des comportements violents de quelques soudards de la garnison, des larcins, des viols ou des tentatives de viol. Pourtant, le tableau doit être honnête, il faut noter pendant cette période, quelques mariages entre soldats exogènes et filles autochtones. Certains auront même pris racine dans ce pays.

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Le four à boulets rouges – Illustration : Lionel DUIGOU – association 1846 / cliquez pour agrandir

Napoléon pointant sous Bonaparte, le fort devient impérial. Une fois encore, la marine anglaise sillonne la Manche en maîtresse. L’Aber-Wrac’h justifie plus que jamais sa vocation de port-refuge. À cause de la faiblesse de la marine impériale, la guerre de course bat son plein. On note le passage du « Corsaire Noir » et de la « Junon » venus y débarquer et vendre leur butin. C’est à cette époque que fut construit un four à boulets rouges au pied nord de la tour. C’est une arme redoutable que le boulet rouge car il embrase instantanément ce qu’il touche. La portée des canons de Cézon couvrant avec efficacité toute l’entrée du canal, la présence de ce four dissuadait tout navire ennemi de s’y engouffrer. Mais c’est aussi très délicat à utiliser. L’apparition des boulets explosifs le rendra obsolète. Si nous en avons les plans et la preuve de sa présence dans les rapports d’archives, nous n’en avons pas encore trouvé trace. À voir, il nous reste encore du défrichage à faire.

Suivre l’évolution des compagnies de gardes-côtes à partir de la Révolution puis de l’Empire relève de la gymnastique. D’abord dissoutes pour faire partie de la Garde Nationale, puis reconstituées sous l’Empire, elles tendent peu à peu à se professionnaliser. Désormais dénommés canonniers sédentaires, les hommes de la côte, toujours tirés au sort, toujours pour 5 ans, viendront en appui aux troupes régulières en cas de conflits. Cette tendance à la professionnalisation, entraînant la disparition des milices, va se confirmer après la fin des guerres d’Empire. Le Fort Cézon va entamer une longue sieste.

DE LA GUERRE À L’AMER

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C’est 1899 que le train arrive enfin à l’Aber-Wrach, 34 ans après avoir atteint la ville de Brest. C’est dire que la révolution industrielle va mettre un certain temps à irriguer nos campagnes. Landéda et Broënnou ne forment plus qu’une seule commune depuis 1822. L’évolution majeure qui marquera l’économie du pays jusqu’à nos jours va concerner le développement de l’industrie de l’algue. Nos amis de l’Écomusée de Plouguerneau vous en diront plus. Une première usine d’importance de traitement des algues, construite pat Mr Glaizot, s’installera à Saint Antoine en 1872. Politiquement, la bagarre entre Blancs et Bleus, va continuer à ambiancer le pays, à coup d’élections cette fois-ci.

Après 20 ans de guerre, le fort va tomber en léthargie. Un gardien s’installera à poste avec toute sa famille. Il sera chargé d’entretenir les bâtiments et de veiller surtout à d’éventuels pillages de matériel. On retient le nom de Gilles-Marie Vivenot, dont au moins cinq enfants naîtront sur l’île. Il décédera en 1859 à l’Abbaye des Anges. Mais l’Histoire avance et se préparent d’autres conflits. L’Afrique, l’Orient, l’Asie seront les nouveaux terrains de jeu des grandes puissances. En 1840, les tensions sont si fortes, et particulièrement avec… la Grande-Bretagne, que la réorganisation du système militaire se révèle nécessaire et incidemment celle des défenses côtières.

L’évolution des techniques, la propulsion à vapeur, les moyens de communication, la modernisation de l’artillerie sont autant de paramètres qui vont compter dans cette réorganisation. Beaucoup de batteries de côtes vont disparaître à cette occasion mais le Fort Cézon, une fois de plus, va bénéficier de l’intérêt stratégique du site qu’il protège.

Une évocation du fort vers 1860. Illustration de Lionel DUIGOU ( cliquez pour agrandir )

1859 : c’est la date gravée sur deux des nouveaux bâtiments du fort. Car il y a du nouveau et pas qu’un peu. Une nouvelle caserne est édifiée face à celle du XVIIIème siècle et bénéficie d’un peu plus de confort que cette dernière. Les hamacs remplacent les bas-flancs et un poêle remplace la cheminée. Elle est plus claire et plus spacieuse. Des latrines sont installées, un côté pour la troupe, un côté pour les officiers. Un nouveau magasin à poudre voûté, protégé par une traverse ( butte de terre ), est construit dans le creux de l’île. Les fortifications vont être réaménagées et rehaussées de plusieurs mètres. Le système de pont-levis est modifié ( Système Poncelet) De nouveaux canons seront mis en batterie ( des obusiers, notamment ). Et puis, last but not least, on tentera de résoudre le problème de l’eau. L’île a toujours été dépendante du continent pour son approvisionnement en eau. Pas de nappe phréatique, pas de puits. Durant le XVIIIème siècle, aucun système sérieux n’a été mis en place pour recueillir les eaux pluviales. Les ingénieurs militaires du XIXème vont concevoir une citerne enterrée, équipée d’une pompe à main, destinée à cet emploi. Elle ne pourra pas, bien sûr, subvenir aux besoins d’une garnison mais elle dépannera. Nous sommes, à l’heure actuelle, soumis à cette même contrainte. Malgré tout, les éclats éloignés des guerres ne justifieront plus aux yeux de l’administration et de l’état-major le maintien en place d’un ensemble coûteux et obsolète. Le Fort Cézon est déclassé en 1889. Il est est loué à Mr de Blois, maire de Coat-Meal qui en fera une résidence d’été. Mais il lui reste encore une fonction à assumer.

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Al Lagad gwenn – cliquez pour agrandir

Le progrès technique tout azimut touche aussi la navigation. Le balisage des côtes va connaître un fort bouleversement tout au long du XIXème siècle. L’invention de la lentille Fresnel va considérablement jouer sur la modernisation des phares qui vont pousser alors sur le littoral. Ce n’est pas moins de quatre phares qui vont surgir de terre autour de l’Aber-Wrac’h : le petit phare de l’île Vierge et celui de l’île Wrac’h ( Roc’h gored ) en 1845, celui de Lanvaon en 1869 et enfin le majestueux phare de l’île Vierge, qui fait de l’ombre au petit, mis en service en 1902. Le sémaphore de Landéda est construit en 1861. Le balisage pour entrer dans l’Aber-Wrac’h est complété. La vieille tout d’artillerie est toute prête à recevoir sur sa face nord cet immense carré noir percé d’un rond blanc qui servira dorénavant d’amer à partir de 1892. Al lagad gwenn – l’oeil blanc – pour les pêcheurs d’ici.

BELLE ÉPOQUE, ANNÉES FOLLES ET FRONT POP

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Affiche de la vente en 1903 – Inventaire du patrimoine en Bretagne – Photo Guillaume Lécuillier ( cliquez pour agrandir )

Toujours sous administration de l’armée de terre, le fort est confié à la Marine en 1894 qui s’en dessaisit pour le remettre aux Domaines en 1902. Une photo prise au début du siècle nous le montre en piteux état, les toits ont disparus, les murs s’écroulent. Les Domaines s’empressent de le mettre en vente en 1903 au prix de 4000 francs. Que n’avaient-ils pas fait là ? Branle-bas de combat dans la Marine et chez leurs représentants à la Chambre des députés. Le neutraliser, oui mais le vendre, non ! L’Aber-Wrac’h abrite un poste de torpilleurs, et si l’acheteur était un espion ?! La vente est annulée. Il est alors loué à Mr Glaizot, un marchand de vin, un bon patriote. À noter aussi que depuis des générations les fermiers du littoral ont l’autorisation d’y faire pâturer leurs bêtes, elles aussi peu suspectes d’espionnage.

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Le fort, début XXème – Don de Georges Menut à l’association ( cliquez pour agrandir )

Jacques Michel, un grand érudit qui a beaucoup écrit sur l’histoire de Landéda et dont les recherches nous sont très utiles, indique que de l’artillerie fut à nouveau en service sur le fort durant la guerre de 14-18. Nous manquons encore de précisions à ce propos mais nous y travaillons. En tout cas, l’Aber-Wrac’h a été le lieu d’une grande activité pendant cette période. En 1917, la voisine d’en face, l’Île Terc’h abrite une impressionnante base d’hydravions américaine.

Jacques Michel a été un des rédacteurs passionnés des « Cahiers de Landéda », parus entre 1984 et 2002, qui fourmillent d’informations. Le site de l’Association du patrimoine des Abers a mis en ligne toute la collection. Cette source est d’autant plus précieuse que les archives de la mairie de Landéda ont, à quelques exceptions près, disparues dans un incendie en 1983.

L’arrivée du train à Landéda et l’amélioration des routes va permettre un désenclavement et un certain développement économique. Entre les deux guerres, des citadins aisés vont construire de belles maisons et l’hôtellerie va connaître un essor de même que l’exportation des langoustes, des homards, des crabes, ou encore des huîtres. Le fort sera loué à un important mareyeur de Landéda, Joseph Oulhen jusqu’en 1933 qui le sous-louera à des goémoniers.

L’hôtel-restaurant de la Baie des Anges ouvre une salle de danse en 1938. Quatre ans plus tard, on y fera encore de la musique mais les instrumentistes porteront un drôle d’uniforme.

NOM DE CODE : AV 36

Inscription Bunker 623 – Inventaire du patrimoine en Bretagne – photo : Guillaume Lécuillier

L’armée allemande arrive sur nos côtes le 19 juin 1940. C’est une troupe d’environ 2000 hommes qui s’installe des deux côtés de l’Aber-Wrac’h et d’environ 1000 hommes à Saint-Pabu de l’autre côté de l’Aber-Benoît. La Wehrmacht va à son tour profiter pleinement des qualités stratégiques du site de l’Aber-Wrac’h. Elle y installe une flottille de sauvetage et une station de radio pour les sous-marins au château Deshayes ( château Mimosa actuel ). La Gast, la douane allemande, à laquelle les pêcheurs auront à faire pour obtenir l’autorisation de sortie quotidienne, s’installe à l’hôtel Bellevue. Un câble ferme l’entrée du port. Il est tiré d’Enez Vihan ( L’île longue, la voisine sud de Cézon ), jusqu’à l’île Terc’h à Plouguerneau. La présence régulière de vedettes lances-torpilles attirera la chasse anglaise et l’Aber-Wrac’h fera l’objet de mémorables mitraillages.

« Av » est l’indicatif du secteur côtier correspondant à l’Aber-Wrac’h, « AV 36 «  sera le doux nom de code de l’île Cézon. Les témoignages écrits, la documentation, les archives, les blogs concernant cette époque récente sont riches et nombreux. Des collectages de mémoires sont en cours mais nous nous contenterons ici de nous rapprocher de l’île qui va subir la guerre au plus profond de ses entrailles.

L’invasion contrariée de la Russie par l’Allemagne en 1941 va obliger cette dernière à revoir sa stratégie. Les Américains entrent en guerre à leur tour et Les Anglais résistent. Hitler se voit contraint à tenir une position défensive sur la façade ouest de l’Europe dans la crainte d’un débarquement. Ce sera le Mur de l’Atlantique.

C’est en avril 1942 qu’arrivent les premiers commandos de travailleurs de l’organisation de Fritz Todt, le concepteur du Mur. Ils sont logés à l’usine Glaizot mais aussi dans les écoles ou dans des camps. On y trouve des Français, des Espagnols, des Maghrébins, des Polonais, tous plus ou moins volontaires ( plutôt moins ). La côte va devenir à partir de cette date un véritable chantier. Il faudra creuser une multitude de fossés anti-chars et aussi, bien sûr, construire les innombrables bunkers qui parsèmeront les terres et le littoral. Les réquisitions d’habitant-e-s, de matériel et de moyens de transports vont se multiplier et devenir intolérables au fil du temps. C’est le retour de la corvée.

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Le Stützpunkt ( point d’appui ) de l’Aber-Wrac’h avec ses différents points de fortification- Détail ( cliquez pour agrandir )

Fort Cézon va évidement intéresser l’occupant en premier chef. Il a une situation idéale pour contrôler les allers et venues des bateaux et puis il y a ses fortifications. Elles sont en mauvais état mais c’est une bonne base. À condition d’y apporter quelques aménagements. Le fer et le béton vont déferler sur l’île, défoncer les vieilles pierres et les sols. Les équipes de maçons de la Todt construisent 17 bunkers, de toutes sortes et de toutes dimensions. Le plus imposant des bunkers ( le 623) au sud de l’île nécessite 600m3 de béton, 32 tonnes d’acier. Il abrite un poste de tir à mitrailleuse et un casernement. 8 tobrouks – des petits postes enterrés de tirs et d’observation -, 4 bunkers abris ou servant de réserves, une citerne, une casemate extérieure au fort, un bunker équipé d’un canon Skoda dirigé vers le nord-ouest et une casemate-abri sur le haut de la tour d’artillerie. Le sol de cette dernière, dont le pavement comporte encore quelques signatures des tailleurs de pierre du XVIIème siècle, va être ravagé. Une partie des remparts nord de la tour va aussi être détruite. Les Allemands construisent une petite annexe, accolée au magasin à poudre du XIXème siècle, qui nous sert à l’heure actuelle de cuisine.

Le 11 août 1944 au matin, Otto Treu, commandant de la place de Landéda, se rend aux soldats américains. Les soldats du Fort, peut-être bloqués par la marée, se rendront peu après. Les troupes US vont faire sauter tous les bunkers qui leur paraîtront utiles en cas de retour de l’ennemi. Sur Cézon, c’est le bunker de canon Skoda qui connaîtra ce sort. Le canon sera rendu inutilisable mais le bunker est toujours ouvert aux visiteurs.

L’immédiate après-guerre où l’on devra panser les plaies de l’Occupation et celles des tragédies de la Libération – le pays en fut malheureusement victime – sera aussi le temps du déminage. Les grèves et les dunes sont truffées de ces engins qui occasionneront plusieurs morts et blessés dans les mois et les années qui suivent. Sur Cézon, quelques garnements du coin se risqueront, quitte à perdre leurs doigts, à s’amuser avec les balles perdues dénichées dans les herbes de l’île. Puis l’île deviendra un temps le paradis des lapins et des amoureux, l’un n’empêchant pas l’autre.

LE PARADIS ET L’UTOPIE

Les îles de l’Aber-Wrac’h ont suscité de nombreux coups de cœur. Comment ne pas en avoir pour ce paysage à couper le souffle ? L’île Stagadon, par exemple fut pendant un temps la propriété du peintre Bernard Buffet puis de Pierre Bergé qui en fera don à l’association du père Michel Jaouen, qui en est l’actuelle propriétaire. On dit que Jean Delannoy, le cinéaste, s’intéressa de fort près à Cézon quand il vint tourner « Dieu a besoin des hommes »  avec Pierre Fresnay en 1949.

En 1957, les Domaines se décident à mettre en vente Cézon et son fort. « Un sympathique monsieur, à l’épaisse chevelure ondulée, et d’un blanc d’argent » ( Télégramme de Brest – 28 mars 57) s’en rend acquéreur. Cet amoureux des îles a trouvé son paradis. Yves Le Nestour est conseil juridique à Paris mais Morbihannais d’origine. Pendant des années, lui et sa famille, viendront goûter aux plaisirs du lieu. Ils y feront peu d’aménagement hormis ceux nécessaires à la vie quotidienne, rustique, pour le moins. C’est un endroit rêvé pour développer l’imaginaire.

Et de l’imagination, Patrick, son fils, n’en manque pas. À l’orée des années 80, il va développer un projet d’une utopie folle qui sera le point de départ d’une réflexion que nous poursuivons encore aujourd’hui. Il veut faire de cet endroit dédié à la guerre, un carrefour de rencontres entre culture, nature et patrimoine. Ainsi naît «  Le théâtre entre deux marées ». Le projet consiste à construire une structure pouvant, avec tout le confort possible, accueillir des comédiens, des musiciens ou encore des danseurs pour un temps de création… Mais le projet se heurte a beaucoup d’obstacles, administratifs en premier lieu. On ne construit pas n’importe comment sur une île telle que Cézon. Il y a de nombreuses conditions, environnementales, architecturales, à respecter. Faute de pouvoir y répondre totalement, on se ferme des sources de financement possibles. Les marées continuerons donc leur va-et-vient sans tenir compte des rêves des hommes. Enfin…

C’est sans compter sur la troisième génération Le Nestour ! Yann Le Nestour, le fils de Patrick. Lui aussi a connu enfant ce terrain de jeu idéal : s’imaginer maître des remparts ou soldat camouflé ou encore marin, pirate ou corsaire. La fibre artistique est forte dans la famille Le Nestour. Les projets de son père, il ne les a pas oubliés, il en a même été nourri. Mais il va s’y prendre différemment et aborder l’île par d’autres fronts. Yann est musicien. En 1994, il crée avec une bande d’amis de tous horizons artistiques et culturels, l’association Cézon. Tout en entamant des recherches approfondies sur l’histoire du Fort, ils vont, au fil de quelques étés, suer sur les chantiers, mais aussi créer et poétiser l’île qui deviendra une sorte de résidence d’artistes d’une coolitude absolue. Transformer un nid à mitrailleuse en sauna, vous avouerez que c’est cool. Mais la vie est une aventure et celle de Yann l’appelle ailleurs. L’entretien du fort demande du suivi et beaucoup d’énergie « administrative ». L’association se met en sommeil.

En 97, un chantier naval fera escale dans le fossé sec, l’association « Trousse-Côte », dont le projet est de construire des bateaux à l’ancienne. Mais là aussi l’aventure et l’appel d’autres larges… Puis le Fort va servir quelques temps de base à l’association des Amis du Jeudi-Dimanche, l’association du Père Jaouen.

2014. Un habitant de Landéda, originaire de la lointaine Mayenne mais ayant fait souche au pays depuis une bonne trentaine d’années, traverse le Trug, Le Trug, c’est le passage qui se découvre à marée basse pour rejoindre l’île. Il entre dans l’enceinte du fort. Est-ce la douceur du vent, le silence, le murmure des ruines ? Toujours est-il que ce consultant en développement des territoires, va avoir la révélation. Les conseils qu’il prodiguent depuis plusieurs années aux quatre coins de la France, il va pouvoir peut-être les mettre en pratique, à deux pas de chez lui. Il s’appelle Didier Chrétien. Didier appelle Yann et s’envole vers Stockolm pour le rencontrer. La suite, c’est notre histoire.

2020 : L’île devient la propriété du Conservatoire du littoral et nous sommes toujours là !

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